Tu veux jouer aux cartes? (par Miss Mopi)

21
déc.
2011

Assis devant une cahute perdue dans la campagne, un vieux satyre se lamentait tout en tenant sa tête entre ses mains. De son corps tordu par les années émanaient des douleurs insidieuses qui rendaient sa vie insupportable. Devant tant de souffrance et de malheurs récoltés, sa vie lui paraissait être un long périple contre le Mal bien futile.

" Rhaa, grogna-t-il tandis qu'une pointe de souffrance semblait prendre possession de lui. Qui a dit que pour combattre le mal, il faut agir comme le mal. C'est toi mon pauvre Maudarus, toi et toi seul. Tu es responsable de ta propre déchéance. Tu avais alors l'arrogance de la jeunesse, et tu te croyais invincible. Mais regarde ce que les années ont fait de toi… " Secouant la tête, il regrettait amèrement sa philosophie qui l'avait conduit à cette décrépitude.

Pendant ce monologue, un diablotin était sorti de son ombre. " Voyons, cesse de penser tout cela. On s'est quand même bien amusés à incanter des démons pour nous aider, à piller et à voler aussi. "

Se redressant subitement, Maudarus invectiva le diablotin qui semblait peiné pour lui. " Va-t'en, je te dois une partie de ce que je suis devenu. Je n'aurais jamais dû t'écouter. Soit maudit, toi et tous les tiens. "

Maudarus se retourna, et s'abîma de nouveau dans ses pensées. Il avait volé, pillé, tué, incanté sans compter pour survivre, s'imprégnant ainsi des méthodes de l'ennemi. Quand les choses avait-elle basculé ? Le jour du viol ?

Il avait été pris par une pulsion soudaine, juste après une bataille avec un Drakonnien. Le goût du sang et de la victoire dans la bouche, Maudarus s'était senti encore fiévreux et extrêmement excité. Il avait cherché un exutoire à cette fièvre et une jeune bergère avait traversé sa route, et calmé bien malgré elle toute cette fureur. Il se souvenait encore de la joie fébrile qui s'était emparée de lui quand elle s'était débattue et du bien-être malsain qu'il avait ressenti quand il eut fini de s'amuser avec elle.

Elle en était devenue muette. Les gens de la région par respect pour les services qu'il leur avait rendu l'avaient laissé en vie, mais lui avaient demandé de ne jamais revenir. Il avait appris par la suite qu'après plusieurs années de folie stupéfaite, la jeune femme avait fini par se suicider.

Maudarus ne comprenait pas ce qui avait bien pu le pousser à se conduire ainsi. Sauf que cette envie était revenue, mais que depuis, il n'avait jamais cédé à la tentation. Sachant ce que cette fièvre signifiait, il se terrait loin de tout le monde.

" Cesse de penser à elle, le mal est fait depuis longtemps. Tu t'es suffisamment puni pour cette erreur, non ? Tu n'as jamais plus touché une femme depuis. Et tu n'as jamais essayé de fonder une famille. " lui murmura le diablotin à l'oreille.

" Va-t'en, je ne te le répéterai pas, je ne veux plus te voir. Plus jamais. Ne me suis plus, ne viens plus. Ma cause est perdue maintenant pour toi. Va-t'en martyriser quelqu'un d'autre. "

Pour fuir le diablotin qui ne faisait que rajouter à sa souffrance, Maudarus se leva et s'avança vers la campagne désolée. Cessant de penser au passé, Le vieux satyre essaya de se concentrer sur son présent.

Maintenant son corps se déformait, et il ressentait une ombre s'installer dans son âme. On racontait qu'il n'y avait qu'un seul moyen de guérir. Il faut jouer aux cartes contre celui qu'il ne vaut mieux pas nommer. Et gagner.

" J'aurais peut-être une chance, même s'il triche… J'ai été moi-même un bon tricheur dans ma jeunesse… " pensa-t-il à voix haute.

" Tu m'as appelé ? "

Maudarus se retourna s'apprêtant à insulter celui qui osait le déranger ainsi. Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge face à l'homme qui s'avançait. Un jeune homme d'une extraordinaire beauté, dont le sourire semblait éclairer la forêt, dont les yeux étaient si profonds que l'on n'osait s'y aventurer, dont la bouche moqueuse donnait envie d'écouter, se tenait là, immobile, un jeu de carte à la main. Cependant Maudarus aurait été bien en peine de décrire son visage, car cet homme portait un masque.

" Tu veux jouer ? " demanda le jeune homme en battant les cartes d'une main experte.

Secouant la tête pour chasser cette nouvelle hallucination, Maudarus se demanda quel nouvel accès de folie pouvait bien avoir généré cette illusion.

" Voyons, tu sais qui je suis, tu viens de m'appeler. Veux-tu jouer ta guérison comme tu l'appelles contre moi ? "

Dans un sursaut de folie ou de raison, se disant qu'il tenait là sa dernière chance de survie, Maudarus acquiesça dans un murmure.

" Tu as de la chance, je passais dans le coin quand j'ai senti ton appel. Aussi, je viens à toi, tu n'as pas à me chercher. Viens donc t'installer dans ma roulotte, on y sera mieux, et ton petit diablotin ne t'y suivra pas. "

D'une démarche rendue hésitante par la douleur, le vieux satyre suivit l'homme qui le mena jusqu'à une roulotte située en bord du chemin. Pénétrant dans une pièce glaciale, il sentit  brusquement son mal s'aggraver, la bile tentait de remonter de son estomac tandis que son sang semblait se gélifier dans ses veines.

Indifférent au tourment qui agitait Maudarus, l'homme enleva sa cape, puis lui désigna un banc. " Installe-toi je t'en prie, j'aime que mes adversaires soient bien installés ". Maudarus s'installa péniblement, tout en maudissant ses vieux os. Se tenant les mains pour essayer de faire cesser leur tremblement, Maudarus prit une inspiration. Il allait jouer la partie de carte la plus importante de sa vie.


Ils allaient jouer au pauquaire. Ce jeu consiste en l'association dans une main de cartes de figures similaires. Maudarus sourit, il connaissait bien ce jeu, et la maîtrise des règles officielles ou officieuses ne lui poserait aucun problème. L'homme battit les cartes. Déposant le paquet devant Maudarus pour qu'il le coupe, il lui proposa de faire un tour de chauffe avant de débuter la partie. Comme cela, Maudarus pourrait refuser une dernière fois l'enjeu, lui expliqua l'homme. Le vieux satyre accepta les termes de cette partie.

La partie de chauffe se déroula à merveille pour Maudarus qui gagna deux fois sur trois, aidé en cela par quelques astuces que son adversaire ne semblait pas connaître. L'homme soupira. " Tu as gagné la partie de chauffe. Je suppose que tu veux continuer. Je me suis engagé à mener la partie jusqu'au bout, aussi je ne puis me désister même si tu te révèles être un adversaire coriace. "

Sentant monter en lui la fièvre de la victoire, Maudarus acquiesça. " Je veux continuer jusqu'au bout. " Soupirant, l'homme commença la première distribution de cartes à regret.

" On la joue en deux manches gagnantes, tu es d'accord ?

- Cela me convient ainsi, dit Maudarus alors que ses yeux pétillaient devant sa donne. "

Maudarus gagna la première manche, haut la main. Paire, carré, quinte, tout lui souriait.

Puis la deuxième manche commença avec le même succès, pour tourner au bénéfice de l'homme vers le milieu de la partie. Maudarus ne tirait plus aucune bonne main. Pas même une petite paire. Pourtant il essayait tous ses trucs, mais s'apercevait après coup qu'il avait dû faire une erreur de calcul, puisque l'homme se retrouvait toujours avec la main qu'il espérait avoir. Maudarus perdit la deuxième manche.

" C'est la dernière manche, dit l'homme avec une petite grimace. Veux-tu qu'on en reste là ?

- Non, non, continuons. " Maudarus espérait bien se refaire cette manche-ci.

Mais la malchance s'acharnait sur lui comme une charogne affamée sur un cadavre. Maudarus tenait maintenant entre ses mains sa dernière chance de survie. Il avait en main deux lutins et trois excellences. Soit cette main lui permettait de revenir dans la partie, soit il avait perdu. D'un geste décidé il abattit sa main sur la table.

L'homme siffla d'admiration. " Belle main. Mais je crains que cela ne suffise pas cette fois-ci ". Et il posa une, puis deux, puis trois et enfin quatre Perfections sur la table. Un carré de Perfections. La donne ultime. Rien ne pouvait battre un carré de Perfections.

Maudarus sentit son corps se déchirer, et sa volonté s'enfuir. Avant de perdre totalement le contrôle de lui-même, il vit que, sur la table, il n'y avait aucune Perfection.

Maudarus releva la tête. C'était un satyre transformé. Un rictus transformait son visage en une parodie de haine grotesque. S'inclinant, il dit sentencieusement : " Maître, je suis à tes ordres ! ".

L'homme s'étira et sourit. Menaçant gentiment Maudarus du doigt, il lui dit : " Tu m'as donné bien du mal Maudarus. Mais tu en valais la peine. Je te surveille depuis longtemps. Nous allons commencer par améliorer ton état, il n'est plus nécessaire que tu considères ton corps comme un obstacle à accomplir ton devoir. Je suis heureux que tu me rejoignes. Sers-moi bien et tu seras récompensé. "

Maudarus sourit. Comment avait-il pu être aussi faible et vouloir résister à sa nature ? Maintenant le monde était à ses pieds, il pourrait prendre tout ce dont il avait envie à commencer par les femmes qu'il désirait. Il avait pas mal d'années d'abstinence à rattraper. Mais la chose qui lui importait le plus désormais c'était de servir et honorer son nouveau maître. Le Maître du Semblant.