L'enfant du Mal (par Miss Mopi)

26
mai
2003

Un jour sur la ML consacréé au jeu de rôle Agone fut lancé un concours de nouvelles pour le Cluricaune (fanzine JDR en dormition). Je décidais de tenter ma chance ! Contre toute attente de ma part, elle fut choisie et fut publiée dans le Cluricaune.

C'est cette nouvelle qui déclencha beaucoup de chose, à commencer par mon recrutement pour écrire du JDR, et bien d'autres choses par la suite dont ce site est un reflet.

Cette nouvelle se situe dans un des univers de Mathieu Gaborit, que vous pouvez trouver dans les romans "Chroniques des crépusculaires" et "Abyme", et également dans le jeu de rôle Agone


L'Enfant du Mal

C'est par une mélancolique nuit d'automne qu'il a tenu sa promesse. Je craignais qu'il ne la tienne jamais. Je le trouvais sans difficulté, lui et ses amis, au milieu d'une clairière. Leurs visages rayonnants reflétaient la lumière distillée par un grand feu de joie à la silhouette mouvante. Saisonins et humains, ce rassemblement semblait raviver leur Flamme et réchauffait mon cœur au-delà de ce que vous pourriez imaginer. Car autant que je puisse en juger, ils étaient tous Inspirés.
M'installant discrètement, je les observais deviser de ce qui leur était arrivé ces derniers temps, philosophant sur la progression ou le recul du Mal. C'est pour la cause des Inspirés que j'espérais que Sauvin tiendrait sa promesse, surtout ce soir où les conditions étaient idéales. Il était de l'autre côté du feu. Ce n'était plus le jeune Lutin insolent que j'avais sauvé. Mon très cher Sauvin, tant d'années à hésiter et à douter de moi... Serait-ce enfin le grand soir ? Il était accroupi, la tête penchée sur le côté. Plongé dans ses pensées, il semblait peser le pour et le contre. Silencieusement, je l'encourageais. L'a-t-il senti ? C'est possible, car il est de ceux qui auraient pu me rejoindre. Il se leva. Toute l'assemblée se tut et se tourna vers lui.

Prenant une grande bouffée d'air, il se lança dans son histoire.

« Mes amis, nous voici réunis aujourd'hui pour célébrer nos victoires et pleurer nos morts. Aujourd'hui, je désire vous conter une histoire qui m'a été rapportée il y a longtemps.
Je vais vous parler de Materane, cette humaine Inspirée dont nos Troubadours nous ont chanté plus d'une fois les exploits. C'était une Inspirée exceptionnelle, je ne vous l'apprends pas. Elle et Cymrain, son mentor et amant, ont consacré leur vie à combattre le Mal.
Vous connaissez tous leur amour, leurs combats, la mort de Cymrain et le courage que Materane a montré quand elle a continué le combat. En cela, elle est un exemple pour nous. Sa mort par contre fut mystérieuse. C'est d'elle que je vais vous parler aujourd'hui. Elle se battit jusqu'à la fin contre l'engeance du Mal. Du moins c'est ce que l'on supposa, car jusqu'à aujourd'hui les raisons de sa mort sont restées inconnues.
Laissez-moi vous montrer que le Mal se niche partout et peut prendre bien des visages.
Laissez-moi vous conter la mort de Materane. »

***

Materane était fatiguée. Elle rentrait chez elle, à Sasmiyana. Elle venait de traquer patiemment tous les membres d'une troupe de théâtre Damnée, qui répandait le Mal grâce à leurs pièces maudites. Jour après jour, semaine après semaine, elle les avait combattus, manquant d'y laisser sa vie. Sa jeunesse lui échappait, elle était moins agile, et compensait par la Magie ce qu'elle n'était plus capable de faire physiquement. La Geste et la Cyse avaient eu sa préférence, sans oublier sa bonne vieille rapière... Ce combat l'avait occupée pendant plusieurs mois. Plus jeune, elle aurait foncé dans le tas. Plus jeune, Cymrain aurait été là pour l'aider.
Elle se mordit les lèvres. Dix ans qu'elle se battait seule. Dix ans que Cymrain, aux portes de la Mort, lui avait arraché la promesse de continuer le combat. Dix ans qu'elle se battait avec, dans le cœur, le nom du seul homme qu'elle avait jamais aimé.
Elle secoua la tête pour chasser ces souvenirs, le temps n'était pas à la nostalgie, le temps n'était jamais à la nostalgie quand on combat le Mal. Elle essaya de fixer son attention sur le paysage, des collines aux couleurs changeantes l'entouraient. Elle allait bientôt rentrer dans une forêt. Le ciel commençait à s'assombrir.

S'engageant dans la forêt, Materane entendit un bruit qui brisait la quiétude des lieux. Des pleurs d'enfant faisaient écho à sa tristesse. Ils provenaient d'une silhouette prostrée au bord du chemin. Materane s'approcha et descendit de son cheval. Doucement elle s'accroupit à côté de la fillette qui ne devait pas avoir plus de six ans. Tendant la main, elle lui caressa la chevelure noire en désordre. La fillette leva vers elle un visage à la tristesse insondable. « Que fais-tu seule ici ? Tu es perdue ? » demanda Materane.
Penchant la tête, la fillette parut se calmer, ses yeux noirs semblèrent fouiller le regard de Materane qui se sentit mal à l'aise. D'un seul coup, le visage de la fillette se décomposa en un rictus de haine et un éclair de méchanceté pure traversa son regard. Avant que Materane ne puisse réagir, elle attrapa son bras, l'immobilisant avec une vigueur étonnante. Materane essaya de se dégager, mais quelque chose la paralysait. La peur se répandit en elle, sauvage et incontrôlable.
Sans détourner son regard aux reflets malveillants, la fillette déclama avec une voix qui enflait : « Par la Force et le Mal qui me viennent de ma naissance, par la Haine et la Terreur commandées par mon Père, je fais de toi ma mère. A cet instant ma vie est liée à la tienne, et ta vie m'appartient. MAINTENANT ET A JAMAIS ! »

Les éléments se déchaînèrent autour d'elles, la fillette se leva alors que Materane restait immobilisée, accroupie. Sans aucun contrôle, la tête de Materane se releva jusqu'à croiser le regard de la fillette dont l'intensité néfaste n'avait pas baissé d'une once. La pluie se mit à tomber, les vents à rugir, la tempête se leva et tout devint obscur autour d'elles. La fillette semblait sonder l'âme de Materane, et pendant qu'elle sentait ses yeux se révulser, son corps s'affaissa au bord du chemin.

Tout d'abord vint le noir, calme et reposant. Puis une image s'imposa à son esprit, elle était sur son cheval, se dirigeant vers la forêt. Puis le temps remonta son cours. Son rétablissement difficile. Son combat contre le chef de la troupe de Damnés. Sa traque dans les nuits de Rougelune. Ses combats contre les acteurs de cette troupe maudite. Sa poursuite de la troupe. La fête avec ses amis juste avant de partir. Sa décision de combattre la troupe. La détection de leur véritable nature. Puis ça s'accéléra. Elle et Timbror, le satyre, chantant à tue-tête. Ses autres combats. Son apprentissage à Lorgol. Encore ses combats. Sa rencontre avec Gaïs. La mort de Pendury son ami corrompu par le Mal, qu'elle avait été obligée de tuer. Encore plus vite. Sa rencontre avec Simulot le Farfadet. Encore des combats. L'apprentissage des Arts Magiques à Abyme. Son arrivée à Abyme... Là, le temps s'arrêta avec une telle brutalité que Materane crut en mourir. C'était sept ans en arrière dans le passé...

Elle sentit sa mémoire fouillée avec une telle voracité qu'elle crut qu'elle allait vomir. Ce viol mental était pire que tout ce qu'elle avait pu vivre. Son corps tremblait, autant sous l'assaut des éléments que d'effroi face à ce qui lui arrivait.
Le temps repris doucement son cours. Son arrivée à Abyme. Son départ sans apprendre la Geste et la Cyse. L'esprit de Materane se révolta, mais si elle avait appris les Arts Magiques ! Ce sort par exemple qui lui permettait de... De quoi faire déjà ? Mais le temps poursuivait son cours l'empêchant de se rappeler.

Son arrivée à Sasmiyana et sa grossesse. Sa grossesse ? Elle n'avait jamais eu d'enfant, même si elle en avait désiré. Elle n'avait jamais eu d'amants depuis Cymrain.
Elle avait refusé de dire qui était le père de l'enfant. Materane gémit. Mais elle ne savait pas qui était le père de cet enfant.
Son refus obstiné avait commencé à éloigner ses amis d'elle. Ils se sentaient trahis. Timbror le lui avait reproché dans une colère vaine face au silence de Materane. Mais non, Timbror était toujours son ami, les autres aussi, ils s'étaient réunis juste avant qu'elle parte.
Le seul ami qui était resté était Pendury. Pendury ? Materane se mit à pleurer. Elle avait tué Pendury. Il s'était laissé rattraper par la noirceur qu'il combattait. Et elle avait été obligée de le tuer. Mais les images défilant dans son esprit lui montrèrent un autre passé. Pendury s'était occupé d'elle, l'avait accompagnée tout au long de sa grossesse. Il lui avait trouvé une maison dans les quartiers humbles de la ville, et devant son désir d'élever sa fille, il lui avait trouvé un travail de nourrice. Ce métier, considéré comme indigne d'elle, avait fini d'éloigner ses amis. Mais Pendury était en vie et continuait de s'occuper d'elles. Materane cessa de se battre. Pendury était en vie, et il n'avait pas cédé au mal. Un grand poids venait de lui être ôté. Un sentiment de honte et de dégoût venait de disparaître dans les limbes d'un temps qui semblait ne jamais avoir eu lieu.
Le temps s'accéléra. Elle avait mené une vie simple avec sa fille. Peu de choses semblaient mériter d'être détaillé. Puis le temps s'arrêta. Materane rentrait d'Urguemand où elle était allée rendre visite à une vieille tante. Materane sourit, elle n'avait pas revu sa tante depuis longtemps. Cela lui avait fait plaisir de lui présenter sa fille... On était aujourd'hui.

Materane se réveilla au petit matin, éreintée. Elle était inconfortablement installée au bord de la route, dans la boue et la poussière. Autour d'elle, tout était calme et les oiseaux saluaient le matin ensoleillé. Quelque chose lui retenait le poignet. Se décidant à ouvrir ses yeux douloureux, Materane releva la tête et vit une fillette qui lui tenait le bras. Tout lui revint en désordre. Ce qui s'était passé la veille, et tous ses souvenirs. Materane cria. Deux passés se disputèrent sa mémoire. Qui était-elle ? Materane la combattante ? Materane la mère ? Qu'est-ce qui était vrai ? Qu'est-ce qui faisait partie du semblant ? Tout s'agitait en elle, menaçant de faire basculer sa raison. Jusqu'à ce souvenir. Pendury sanguinolent, sa rapière à travers le corps, la maudissant et appelant le Mal sur elle. Pendury vivant et riant, jouant avec sa fille.
Materane choisit le deuxième souvenir. Elle savait que c'était un mensonge. Mais elle devinait aussi que si elle combattait ce passé, elle perdrait la raison. Elle accepta ce que la fillette avait fait d'elle. Pleinement, allant jusqu'à aimer celle qu'elle n'avait pas portée, même si sa mémoire lui disait le contraire. Elle accepta cette fille comme la sienne. La tempête qui faisait rage en elle se calma pour laisser place à une mer perturbée mais docile. Une fille. Elle avait désormais une fille et vivrait pour elle. Elle regarda la fillette qui lui souriait d'un air vicieux en continuant de lui tenir le bras.
« Comment t'appelles-tu ? » demanda Materane. Un rire rauque s'échappa de la gorge de la fillette. « Comme tu es désormais ma Mère, tu peux choisir... » lui dit-elle durement. Materane la regarda avec tendresse et dit sans aucune hésitation « Hésilia ». L'enfant la regarda, déconcertée par l'assurance de Materane. Resserrant son emprise sur le poignet de Materane, elle replongea dans ses souvenirs. Materane perdit à nouveau le contrôle d'elle-même. Ses souvenirs remontèrent vers le passé, vers la soirée où elle et Cymrain avaient parlé d'avoir un enfant. Cymrain avait été tué une semaine après, et ils n'avaient jamais eu d'enfant.
C'était dans la chambre d'une modeste auberge. Ils venaient de faire l'amour. « Et si c'est une fille comment l'appellerons-nous ? » avait-elle demandé en riant, toute à son bonheur. « Hésilia, avait-il répondu. C'est le nom de ma mère. Elle m'a élevé avec tellement d'amour que notre fille portera son nom. » Materane avait acquiescé. Un nom d'amour pour le fruit de leur amour.

Hésilia relâcha subitement la main de Materane, la surprise se lisait sur son visage. « Un nom d'amour ? Tu me donnes un nom d'amour après ce que je t'ai fait ? » hoqueta-t-elle. Materane la regarda silencieusement, prit une couverture et enveloppa doucement sa fille avant de la déposer sur la selle. Puis elle remonta à cheval et elles partirent silencieusement vers Sasmiyana.
L'enfant s'endormit rapidement. Materane la regardait et de nouvelles réminiscences lui envahirent l'esprit. Les premiers pas d'Hésilia, ses premiers mots, sa joie quand elle avait appris à lire... Materane sentait confusément que ces souvenirs n'étaient pas réels, mais elle ne s'en préoccupait pas. Elle avait tellement rêvé de pouvoir les vivre, que maintenant, elle les savourait.
Le retour à Sasmiyana confirma la puissance d'Hésilia. Materane se dirigea facilement vers la petite maison que Pendury lui avait trouvée. Il les y attendait patiemment. Materane sauta de cheval et se jeta à son cou. « Comme il est bon de te revoir en vie » chuchota-t-elle. La prenant par la taille, Pendury l'éloigna un peu de lui, et la regarda. « Mais que racontes-tu Materane ? Je t'ai promis que je ne prendrais aucun risque maintenant que je dois m'occuper de vous ». Materane acquiesça silencieusement et le regarda prendre délicatement Hésilia pour aller la déposer, endormie, dans sa chambre. Materane rentra dans la maison à leur suite, et commença à prendre possession des lieux et de sa nouvelle vie.

Les jours passèrent et le temps s'écoulait paisiblement, selon la vie créée par Hésilia. Mais deux choses étaient difficiles à supporter pour Materane. Malgré la joie d'avoir retrouvé Pendury, elle s'aperçut que ses autres amis lui manquaient. Un jour de marché, elle se retrouva nez à nez avec Timbror, qui ne la salua pas. Il continua son chemin et Materane resta immobile à le regarder partir, longtemps après qu'il eut disparu à ses yeux.
Hésilia était une enfant assez facile. Sauf quand, régulièrement, elle rentrait dans une colère sinistre, essayant de blesser sa mère. Elle se délectait de la peine que ressentait Materane à l'évocation de ce qu'elle avait perdu. Elle lui montrait avec une joie féroce les dégâts qu'avaient fait ceux qu'elle n'avait pas combattus. Elle n'avait jamais sauvé Gaïs, ce géant si doux et tranquille... Elle lui rappelait les souvenirs qu'elle seule avait désormais. Elle n'avait pas ri et chanté avec Timbror. Elle n'avait pas eu toutes ces conversations passionnantes avec Simulot. La folie menaçait Materane à chacune de ces confrontations. Hésilia lui montrait régulièrement qu'elle n'avait rien accompli depuis sept ans, puisqu'elle s'était occupé d'une fille qui n'était même pas la sienne. Elle cherchait à se faire haïr. Materane essayait de contenir le désespoir que provoquaient ces disputes. Elle en ressortait souillée, comme si le Mal s'insinuait en elle. Un jour en se regardant dans une glace, Materane en eut la confirmation, elle venait de vieillir de plusieurs années. Des rides sillonnaient son visage tandis que des cheveux blancs parsemaient sa chevelure rousse. Quant à Hésilia, au bout de quelques heures, elle semblait avoir tout oublié de la Haine qu'elle venait de montrer à Materane. Elle redevenait une enfant en quête d'amour. Materane lui pardonnait et déversait sur elle le trop plein d'affection qu'elle avait retenu depuis la mort de Cymrain.
Mais ces crises poussaient Materane à se poser des questions. Qui était Hésilia ? Et qui étaient ses parents ? L'ombre d'une réponse traversait parfois son esprit, mais Materane préférait la chasser au loin.

Le temps et la patience de Materane aidant, Hésilia devint de moins en moins agressive. Ses crises devinrent passagères, mais était d'autant plus violentes qu'elles se faisaient rares. Elles les vidaient de leur substance vitale et les laissaient souvent sans force, Hésilia à se déchaîner contre sa mère, Materane à contenir la rage qu'elle sentait monter en elle.
Hésilia commença à se livrer, lui racontant sa vie. Aussi loin qu'elle s'en souvienne, elle n'avait jamais eu de mère. De vraie mère. Alors elle s'en appropriait comme elle l'avait fait avec Materane. Mais ces femmes ne lui avaient jamais apporté d'amour rejetant cette voleuse de vie de toute leur âme. Se suicidant pour lui échapper. Devenant folles devant tous ces souvenirs qui se mélangeaient... Materane prenait alors l'enfant malheureuse dans ses bras pour la consoler en la berçant, et lui chuchoter que désormais elle l'avait. Elle comprit rapidement que deux choses lui avaient permis de survivre à cette épreuve. Sa Flamme et son désir d'avoir un enfant.

Une année passa ainsi. Pendury venant leur rendre visite. Materane gardant des enfants. Hésilia grandissant et apprenant. Elle faisait montre d'une soif d'apprendre que Materane et Pendury se faisaient une joie d'essayer d'étancher. Les crises d'Hésilia changèrent. Elle ne cherchait plus à détruire, mais se blessait elle-même pour avoir accaparé Materane. Dans ces moments-là, elle sanglotait dans un coin, la tête sur les genoux en se balançant. Elle se mutilait volontairement comme si le fait de souffrir l'empêchait de haïr.
Un jour, alors que Materane essayait désespérément de l'empêcher de se blesser, Hésilia lui cria :
« Tu ne comprends donc pas que je vis pour détruire, que je ne veux pas te faire ça parce que tu m'aimes ? Tu n'as donc pas saisi que mon Père n'est autre que celui que tu combattais avant que je vienne te détourner de ta voie ? Si je ne te détruis pas, Il le fera et je ne peux pas le supporter. Pas toi, pas la seule personne qui m'ait aimée. Il m'a donné la vie du corps, mais tu m'as donné la vie de l'âme. Détruis-moi avant que je ne sois obligée de te détruire, ou qu'Il ne le fasse. Je Le sens en moi qui me pousse à te tuer, qui essaie de prendre le contrôle de mon corps. Je Le combats, mais plus le temps passe et plus j'ai du mal à Le contenir. »

Hésilia fondit en larmes. Materane avait compris depuis longtemps. Mais aujourd'hui, seul comptait l'amour qu'elle pouvait apporter à Hésilia. Ce soir-là, son amour était plus fort encore devant le courage d'Hésilia qui rejetait sa nature. Elle la prit dans ses bras, la berça de tendres paroles, jusqu'à qu'elles s'endorment, éreintées, dans les bras l'une de l'autre.
A son réveil, Hésilia n'était plus là. Materane se dirigea vers la cour. Hésilia était là. Materane sortit.
« Je t'attendais ! » La voix n'était pas celle d'Hésilia. La fillette se retourna. Son visage était terrifiant. Tantôt elle revoyait sa fille triste et déchirée, tantôt elle apercevait le visage d'un monstre sans cœur.
« Depuis le temps que je te combattais, je te rencontre enfin, répondit tranquillement Materane. »
« Enfin ? Dis plutôt que tu me rencontres pour TON PLUS GRAND MALHEUR. Tu m'as enlevé ma fille. Mais ce que je m'apprête à faire va me la rendre. Je vais te tuer, avec son corps. Mais elle est là, consciente du moindre de mes actes. Elle verra sa main s'abattre sur toi et te tuer. Et alors, à nouveau seule au monde, elle sera bien obligée de recommencer. Elle me reviendra forcément. »

Materane regarda sa fille. Oui sa fille. Car même si elle n'était pas sa vraie mère, elle l'aimait comme si elle l'avait portée. Non. Il ne la récupérerait pas, pas comme ça. Elle ferait tout pour L'en empêcher. Elle Le combattrait comme elle l'avait toujours fait.

Elle sortit le poignard qu'elle avait toujours sur elle, et avant qu'Il ne puisse réagir, elle l'enfonça dans son cœur.

« NON ! » Hésilia se pencha sur elle. Elle était redevenue elle-même. « Non ! ! ! Que vais-je devenir sans toi ? Je vais devoir recommencer, et Il aura quand même gagné. »
Materane caressa tendrement les cheveux d'Hésilia. Elle crachait du sang, et la vie commençait à quitter son visage. « Non, tu n'es pas obligée. Il existe des orphelinats. Ou Pendury pourrait s'occuper de toi, il le ferait par amour pour moi. Il y a bien d'autres moyens de continuer à vivre. Il faut que tu grandisses, que tu continues le combat que j'ai cessé pour toi, en ne retombant pas entre les mains de ton Père. Je t'aime sois-en sûre, et un jour si les Muses le veulent, nous nous retrouverons. « 

Materane mourut dans les bras d'une fillette de sept ans. Simulot, attiré par une force invisible, les retrouva dans la cour d'une petite maison. Ses amis regrettèrent la mort de Materane. L'un d'eux décida de s'occuper de l'enfant muette qui avait été retrouvée à côté d'elle. Pendury ne le pouvait pas. Il était mort il y a plusieurs années de cela, de la main de Materane. Personne ne comprit comment Materane était morte. Cela faisait un an qu'elle avait disparue.
Hésilia avait rendu au temps sa vraie place.

La fillette grandit parmi les amis de Materane. Il ne fit bientôt aucun doute qu'elle était Inspirée, bien que nombreux furent ceux qui se demandèrent comment une enfant pouvait avoir une Flamme aussi noire. Hésilia disparut à l'âge de seize ans. Personne n'a jamais su qui elle était ni d'où elle venait. Elle était atteinte d'une maladie étrange qu'aucun médecin n'avait jamais pu diagnostiquer. Régulièrement prise de tremblements, elle se mettait à baver et à gémir. Certains dirent qu'une lutte avait l'air de se passer en elle. Mais même les meilleurs Jornistes ne purent rien faire pour elle. Tout le monde pensa qu'elle était morte d'une de ses crises alors qu'elle se promenait. On dragua les canaux et rivières alentour, on rechercha son corps et sa Flamme. Mais aucune trace d'elle ne fut découverte à Sasmiyana.

***

« Croyez-moi Hésilia n'est pas morte, et elle vit encore, même si c'est sous une forme désincarnée. Elle a gagné son Combat en maîtrisant sa vie, et elle continue aujourd'hui en aidant les Inspirés en difficulté. Plusieurs témoignages recoupent mes intuitions. De nombreux portraits ont été faits d'une femme qui aida les Inspirés dans le besoin, et par la suite d'un Génie ayant son apparence. Tous ces portraits sont ceux de la même personne. Cette jeune fille, je la connais. Elle m'a sauvé d'une troupe de drakonniens lorsque l'inconscience de la jeunesse me poussa dans un traquenard. Elle me demanda un service. Celui de raconter son histoire. J'ai eu du mal à la croire, mais une enquête de longue haleine n'a fait que démontrer qu'elle m'avait dit la vérité. Aujourd'hui je m'acquitte de ma dette en vous racontant son histoire. Cette histoire doit survivre et doit vivre en chacun de nous.
Souvenez-vous que le Mal est partout et qu'il faut toujours le combattre. La moindre petite réussite face à Lui L'affaiblit et nous rend plus fort. Materane et Hésilia doivent nous inspirer dans notre combat et nous insuffler le courage de nous dresser devant le Mal. C'est en elles que j'ai puisé ma force. »

Le Lutin se rassit, épuisé par son histoire. L'assemblée se taisait semblant réfléchir à l'histoire. Puis le bruit revint et la fête avec elle. La vie est ainsi faite que le temps ne s'arrête pas, et que la vie et les combats continuent...
Je regardais, satisfaite, Sauvin qui avait tenu sa promesse. Un lien invisible me liait désormais à tous les Inspirés présents ici. Il en sera de même pour tous ceux qui entendront mon histoire. Désormais je serais prévenue si l'un d'eux est en danger et je pourrais me précipiter pour l'aider face à mon Père. Il n'est plus temps pour moi de rester ici. Je rentre chez moi, dans mon Sanctuaire.